©-DR- CHAINES CONJUGALES de Joseph.L. Mankiewicz (1949) p6
04/07/2016 17:23 par tellurikwaves
(DVD Classik suite)
Peu de cinéastes ont su en capter l'importance des enjeux, y compris et surtout à Hollywood. Wellman, Minnelli, Cukor ou bien Ford (il suffit de se remémorer le sublime Seven Women,(il n'y a bien qu'Anne Bancroft à être sublime ! mais pas seulement) ont su capter la figure féminine avec conviction et clarté, sans jamais céder au désir de masculinisation de la femme, chose qui reviendrait à nier son combat féministe. Si le point de vue est néanmoins rarement celui d'une sensibilité féminine, il convient d'observer que le statut de la femme en société est à l'époque régulièrement soulevé par des films fascinants.
Chaines conjugales (ou plutôt A Letter to Three Wives, titre original plus romantique et séduisant) fait partie de ces films concentrés sur la question de la femme en société. Mieux, en cette question réside la raison d'être majeure du film qui, sous sa nature de comédie sentimentale aux dialogues soignés, attaque le problème de front et défriche un terrain alors peu visité, et cela même encore aujourd'hui. Quand Mankiewicz réalise Chaines conjugales, il a derrière lui une longue expérience de scénariste et de producteur, mais aussi quelques films en tant que metteur en scène.
Le Château du dragon et Quelque part dans la nuit ont prouvé son savoir-faire et la qualité générale d'exécution de son travail (atmosphère, soin du cadre, narration...), en partie grâce à son approche intellectuelle et sophistiquée qui offre un conglomérat de touches délicates original et distingué dans un Hollywood duquel émerge déjà tant de sensibilités différentes. L'Aventure de Mme Muir va intensifier cette approche en représentant la quintessence du talent de son auteur, sorte de chef-d'œuvre d'émotion et de beauté plastique où paradent les effluves d'une structure unique en son genre.
Mankiewicz a trouvé en la 20th Century Fox le studio qui canalise parfaitement ses idées, parachevant ainsi ses œuvres de cette douceur et de ce questionnement existentialiste qui en font l'identité aléatoire mais évidente depuis sa création en 1935, sous l'égide de Darryl F. Zanuck.
debout : l'immense actrice Thelma Ritter : Sadie Dugan
Réalisateur relativement peu prolifique dans le Hollywood d'une époque où la moyenne d'un cinéaste était environ de deux à quatre films par an (du moins jusque dans les années 1940 et 1950), Mankiewicz a pourtant signé des films dans bien des registres, tutoyant ainsi régulièrement le cinéma de genre (Film Noir, espionnage, comédie, péplum, western...) et inscrivant son nom au générique de réussites demeurées dans la mémoire collective du cinéma mondial. Il fut cependant qualitativement prolifique, avec à peine une poignée de films critiquables d'un point de vue artistique.
De L'Aventure de Mme Muir à Eve, de On murmure dans la ville à Cléopâtre, de L'Affaire Cicéron au Reptile, et cela jusqu'à son dernier opus, le fascinant Limier, Mankiewicz a marqué trois décennies par sa sensibilité et sa prise en compte des problèmes de société, son intérêt pour la théâtre, la psychiatrie et les personnages en souffrance traumatique. On pourrait ajouter à tout cela la part évidente que constitue le féminisme assumé de certains de ses films. Le féminisme, ou tout au moins la question de la place de la femme, reste une question épineuse au sein du cinéma, par la subtilité ainsi que la liberté d'esprit et de ton que cela exige.
Malgré les mentions souvent accolées à bien des films, peu sont en réalité féministes au sens libéral du terme. A savoir un féminisme qui ne se constitue pas uniquement en regard de la question masculine, comme cherchant sa place vis-à-vis d'un modèle phallocrate dominant existant depuis toujours, mais bien comme une entité unique et dont la personnalité profonde doit se parer de réflexions qui vont bien au-delà d'une simple question de société. Une question qui, à l'heure actuelle, prend souvent la saveur de débats médiocres qui n'embrassent évidemment pas la question féminine dans son ampleur saisissante.
La question de la femme, ce n'est pas juste la remise en cause d'un modèle de féminité, mais bien un engagement pour que la femme, positionnée en société, épouse son chemin propre. Il ne s'agit pas de niveler les sexualités, mais bien d'en faire ressortir les différences et ressemblances pour mieux leur donner l'égalité qu'elles méritent. Difficile cheminement, et qui n'a pas fini de faire tomber les masques de la tendance actuelle hypocrite qui veut, sous le prétexte fallacieux d'égaliser les salaires et d'opter pour la parité au sein des mouvements politiques, nier en réalité ce qui compose fondamentalement le véritable combat féministe aujourd'hui : son équilibre, et le droit aux exactes mêmes choses pour tous, dans les lois mais aussi dans les regards. La question du respect, tout simplement.
Ann Sothern : Rita Phipps & Kirk Douglas : George Phipps
DVD Classik- Analyse et critique de CHAINES CONJUGALES de Joseph.L. Mankiewicz
par Par Julien Léonard - le 10 juillet 2014
Part1
D'abord scénariste, puis producteur à la MGM et ensuite à la 20th Century Fox, Joseph L. Mankiewicz figure aisément parmi les nombreux réalisateurs importants, voire essentiels, de l'âge d'or hollywoodien. Homme éduqué, cultivé, sensible et élégant, Mankiewicz a pratiqué l'ascension des sphères hollywoodiennes dans le but avoué de pouvoir contrôler ses propres projets. Écrire des scénarios ne lui suffisait pas, il lui fallait les mettre en scène et les produire. Il touchait à tous les registres créatifs et portait son dévolu sur des sujets difficiles, socialement parlant, éprouvant ainsi les mœurs et les idées bien établies d'une société américaine ambiante sclérosée dans son schéma traditionnel.
Mankiewicz ne fait pas partie des réalisateurs visuels et stakhanovistes de l'usine à rêves (ceux, dictatoriaux, qui étaient capables de transformer en or quasiment n'importe quel script), ni même des metteurs en scène aventuriers (les frondeurs, romantiques et téméraires)... La liste pourrait être longue de ces castes de réalisateurs plus ou moins capables, aux champs culturels multiples et aux points de vue dissemblables. Ils faisaient la fierté des studios et en portaient l'identité, non sans jamais renier de leur propre esprit créatif, constituant ainsi une autre idée de "l'auteur", très différente de l'idée que l'on peut s'en faire en Europe, et tout particulièrement en France.
Les grands réalisateurs hollywoodiens se sont tous illustrés dans cette optique de travail en groupe, afin de servir une vision d'ensemble maîtrisée par un art opérant sur plusieurs degrés participatifs. En bref, là où la vision d'un cinéaste doit harmoniser tous les talents qu'il a sous sa direction. Aussi romantique qu'un Vincente Minnelli, mais avec un point de vue beaucoup plus intellectuel et moins dynamique, Mankiewicz se rapprocherait sans doute un peu plus de la distinction que l'on peut faire dans l'Hexagone à propos de la notion d' "auteur".
On voit dans sa carrière une volonté de contrôler des projets personnels, et une véritable insistance à aborder des sujets intimes grâce à une enveloppe artistique refusant presque toujours la moindre conception de "l'action", au sens hollywoodien du terme. A l'inverse, par exemple, d'un Raoul Walsh insistant sur cet état de fait, Mankiewicz préfère la prestation dominante des dialogues, posant ses personnages dans des cadres finalement restreints desquels ressortent d'audacieuses formes psychologiques.
Jeanne Crain : Deborah Bishop & Jeffrey Lynn : Brad Bishop
Résumé
Trois amies partent en excursion, délaissant pour l'occasion leurs maris respectifs. Peu avant le départ, elles reçoivent une lettre d'une quatrième femme que toutes trois connaissent : la séductrice Addie Ross. Celle-ci déclare avoir profité du départ des trois amies pour partir avec le mari de l'une d'elles, sans préciser lequel.
Durant l'excursion, chacune des trois femmes reverra successivement, aux cours de trois flashback différents, les différentes étapes de sa vie de couple et tentera de comprendre ce qui aurait pu décider son mari à fuir, tout en se demandant si c'est bien de lui qu'il s'agit ou non. Ceci permet à Mankiewicz une étude très critique et très drôle des mœurs américaines (voire universelles) à travers l'évocation du parcours de trois couples aux origines sociales fort différentes.
Le film a reçu trois nominations en 1950 et gagna deux oscars.
Autre nomination :
Pas de récompenses même après coup !!??
Quotes
Megan Davis: Can't you forgive her? She's only a child. You can always do so much more with mercy than you can with murder. Why don't you give her another chance? Oh, I know you feel that she has deceived you and sold information to your enemies; perhaps, even been unfaithful to you. All that's dreadful and if its true you have a certain justification in wanting to crush her. But, I want you to think of all those things and then forgive her. I don't know how you feel about Mah-Li; I mean, whether you love her or, well, as a lover. But, that's of no importance. I want you to see the beauty of giving love where it isn't merited. Any man can give love where he's sure of its return. That isn't love at all. But, to give love with no merit, no thought of return, no thought of gratitude even; that's ordinarily the privilege of God. And now its your privilege. Oh, General, with all you have within you, your superior brain, your culture, how can you be so blind to spiritual braveness? Do this thing I ask you. Do it for me. Do it even blindly, if you must, and I promise you, I'm so sure of it, I promise you that for the first time in your life you'll know what real happiness is.
*
Bishop Harkness: I've spent 50 years in China. And there are times when I think we're just a lot of persistent ants, trying to move a great mountain... Only last month, I learned a terrible lesson. I was telling the story of the Crucifixion to some Mongolian tribesmen. Finally, I... I thought I had touched their hearts. They crept closer to my little platform, their eyes burning with the wonder of their attention. Mongolian bandits, mind you - listening spellbound. But alas, I had misinterpreted their interest in the story: the next caravan of merchants that crossed the Gobi Desert was captured by them, and... crucified.
[the Bishop pauses while his listeners gasp and look disgusted]
Bishop Harkness: That, my friends... is China.
*
Megan Davis: But I can't understand it. The owner of the car looked so civilized. I wonder who he was?
Mrs. Jackson: Some rich merchant. Taking refuge in the Settlement. But don't be fooled about his looking civilized. They're all tricky, treacherous and immoral. I can't tell one from another. They're all Chinamen to me.
*
Megan Davis: The subtlety of you Orientals is very much overestimated.
*
General Yen: Perhaps I shouldn't speak. I might astound you. Perhaps you believe us incapable of such moments. Yes, I'm sure you do. Have you ever read our poetry, Miss Davis? Do you understand our music? Have you ever seen our paintings of women walking among fruit trees? Where the fruit trees look like women and the women look at fruit trees? There has never been a people more purely artist, and therefore, more purely lover, than the Chinese.
*
Jones: Yen once told me you could crowd a lifetime into an hour. Heh. Into a drink. Great guy. Great gambler. Told me he couldn't lose. And the joke was certainly on him. He lost his province, his army, and his life. Maybe not. Maybe the joke's on us. Ah... maybe you will marry Strike at that. Yen was crazy. He said we never really die... we only change. He was nuts about cherry trees. Well, maybe he's a cherry tree now. Maybe he's the wind that's pushing that sail. Maybe he's the wind that's playing around in your hair. Ah... its all a lot of hooey! I'm drunk. Just the same... I hope when I cool off, the guy that changes me sends me where Yen is... and I bet I'll find you there, too.
*
Jones: Well, it's no skin off my nose.
*
Jones: Hello, how's the missionary racket?
*
Megan Davis: It's pretty hard to become acquainted with a man who ruthlessly slaughters helpless prisoners in one move, and in the next shows such a tender reverence for the beauty of the moon.
General Yen: You have the true missionary spirit. Really, Miss Davis. There are times when I would like to laugh at you, but there are also times when I find you... admirable.
*
Jones: Now, Miss Davis, maybe you think I acted pretty rotten tonight, but I know what I'm talking about. Mah-Li's not your kind: she's just a conniving little dame who deserves every bit that's coming to her.
Megan Davis: Including murder, I suppose?
Jones: Now, you let the General be the judge of that. He runs his own show out here with about 50 centuries of authority back of him. You missionaries come out here and expect to convert 500 million people overnight. Heh! Why, changing a leopard's spots is duck soup compared to changing China. You know, you're lucky to be alive out here yourself. Now you go back to your room, go to bed and behave.
Megan Davis: Not until I've seen the General!
Mrs. Jackson: That's what we call our gangsters here, Generals.
*
Megan Davis: Doctor Stike told me all about you. You yellow swine, if you think that... I advise you to send me back to Shanghai just as soon as you can.
General Yen: You will always find me, your most humble servant.
*
Megan Davis: I was greatly relieved tonight when I heard there was another American in this strange place.
Jones: Well, thank you for the compliment, but, I guess I'm what's known in the dime novels as a renegade. And a darn good one at that. I don't think I'd be much of a relief to anybody.
*
Megan Davis: East or West, men seldom deviate very far from their main passion in life.
Bob: I want a safe conduct pass to Chapei.
General Yen: What on earth to do you want to go there for? That's an inferno.
Bob: That's why I must go. Our orphanage is between the lines. The children are in danger. We've got to...
General Yen: Ohhh, orphans. What are they anyway? People without ancestors. Nobody. Please sit down, Doctor. I will get you a glass of wine.
Bob: General, you don't understand.
General Yen: Later on we will be entertained by some sing-song girls. Say, Doctor. Have never been curious about sing-song girls? Mmmm?
*
General Yen: The only way to get loyalty is to compel it. Take Captain Lee, for example. He is the only son of a very powerful family which claims to support my rule. Alright, I believe them. But, as evidence of their good faith, I made them place him in my hands, as a hostage. Now, if they would betray me, the life of Captain Lee enables me to save my own face. That's the way we get loyalty in China.
Megan Davis: That's why China's 2,000 years behind the times.
DVD Classik
LA GRANDE MURAILLE (THE BITTER TEA OF GENERAL YEN, 1933)
Megan Davis (Barbara Stanwyck), une jeune femme Américaine rejoint son fiancé, le missionnaire Robert Strike (Gavin Gordon), pour célébrer leur mariage. Mais juste avant la cérémonie, elle le suit dans une équipée improvisée qui tourne vite au désastre. Partis sauver des enfants, ils ont comme sauf-conduit un papier signé par le général Yen (Nils Ashter) mais ce dernier s'avère être un soldat félon. Profitant de la confusion qui suit la découverte de ce papier sans valeur, Yen fait enlever Megan.
Prisonnière, elle est irrémédiablement attirée par cet homme cruel, d'abord physiquement, puis de plus en plus clairement de façon amoureuse... Moins connue que les oeuvres fédératrices tournées plus tard par Capra, cette histoire d'amour déguisée en film d'aventure exotique est pourtant l'un des plus beaux films du cinéaste. Sorti en 1932, en pleine période dite pré-code, c'est un film qui joue habilement avec la censure mais aussi un tour de force technique qui laisse pantois. Dirigeant une nouvelle fois Barbara Stanwyck, qui décidément l'inspire, Capra use de tout son savoir-faire en matière de mise en scène pour recréer une Chine fantasmée, dans laquelle évolue Megan Davis, fraîchement débarquée des Etats-Unis.
Le film aurait pu être l'histoire de la conversion de Yen, qui aurait alors dit adieu à ses manières barbares pour les beaux yeux de la belle Megan Davis. Pourtant, et c'est ce qui fait la force du film, si conversion il y a, ce n'est pas Yen qui la subit. Les indices ne manquent pas pour nous montrer l'étrange sympathie que manifeste Capra à l'égard de Yen et de ce qu'il représente. Au début, le Général est montré comme un homme cultivé, versé aussi bien dans la culture chinoise que dans celle occidentale - il apparaît d'ailleurs en uniforme, autant dire en habit occidental.
Capra s'ingénie ensuite, au fur et à mesure que les barrières qui empêchent Megan d'admettre son amour sautent les unes après les autres, à montrer Yen se transformer, se parant de manière traditionnelle. Capra retourne les préjugés, comme lorsque le conseiller financier Jones (le savoureux acteur Walter Connolly) demande à Yen s'il a réalisé que la femme qu'il convoite est blanche et qui s'entend répondre par le général : "Ce n'est pas grave, je n'ai pas de préjugés..."
Le sujet est donc bien l’hypothèse du rapprochement entre les êtres, toutes couleurs de peaux confondues, ce qui dans les années 30 est loin d'aller de soi on s'en doute. Le film a subit des coupures manifestes, ce qui traduit sans doute des accrochages entre Capra et la Columbia qui, trouvant le sujet par trop explosif et a certainement tenté de freiner les audaces du cinéaste. Mais le film ainsi raccourci reste rempli de beautés et de trésors. Au-delà de l'érotisme (Barbara Stanwyck dans une discrète scène de déshabillage, ou un rêve assez drôle dans lequel elle expose son trouble vis-à-vis de Yen), le film est notable pour son rythme rapide et sa beauté picturale.
La photo de Joseph Walker est toute en nuances de gris et la Chine est superbement recréée avec une profusion de détails. Au-delà d'un certain réalisme, le film montre l'immense sens de la composition du cinéaste ainsi que son génie du montage, aussi bien de l'image que du son. Certaines scènes tournées par Capra dans les années 30 sont parmi les plus réussies techniquement de l'époque et son ingéniosité pour influer sur le rythme est devenue légendaire.
Un dernier mot sur Barbara Stanwyck qui s'est jetée corps et âme dans ce rôle, avec la passion qu'on lui connait. Megan Davis montre combien tous les beaux discours de charité chrétienne et de bienfaisance fondent comme neige au soleil devant le charme de Yen et l'actrice se sert de toute sa force de persuasion pour nous faire comprendre combien son personnage était dès le départ dans l'erreur. Réussir à raconter avec tant de finesse une histoire d'amour entre un Chinois et une Américaine dans les années 30 et nous montrer en passant les errements de la foi chrétienne : comment dire après un tel film que Capra n'était qu'un incorrigible prêcheur ?
François Massarelli
Trivia