©-DR- UN TAXI POUR TOBROUK de Denys de La Pattellière (1961) p13
30/11/2015 11:17 par tellurikwaves
SENS CRITIQUE
Critique publiée par Step de Boisse le 17 octobre 2015
J’aime Un taxi pour Tobrouk depuis toujours. La fin brutale, tranchant des happy-ends des films de mon enfance, m’a marqué à vie. Ce film est souvent présenté comme un road-movie pacifiste, c’est oublier que le désert se caractérise pas son absence de route. Nous suivons cinq naufragés, admirablement joués et dirigés, confrontés à une nature hostile et aux aléas douloureux d’une guerre aveugle.
Quatre commandos français ; un boxeur poids moyen parisien, le brigadier Théo Dumas (Lino Ventura) ; un juif germanophone, le légionnaire Samuel Goldmann(Charles Aznavour) fils de rétameur en passe d’être diplômé de médecine ; un bourgeois d’Ablis, François Gensac (Maurice Biraud), gentiment cynique et engagé après « s'être toujours ennuyé » ; un républicain espagnol réfugié en France, condamné à mort par les Allemands, Jean Ramirez (Germán Cobos) ; errent dans le sud libyen après la perte de leur véhicule et la mort de leur chef. Ils éliminent une patrouille allemande, capturent un 4x4 et un hobereau prussien francophile, officier de carrière, le capitaine Ludwig von Stegel (Hardy Krüger).
La situation rappelle Lifeboat (1944), la contribution d’Alfred Hitchcock à l’effort de guerre allié. Une poignée de civils recueillent dans un canot de sauvetage le capitaine du sous-marin qui vient de les torpiller. Willy (Walter Slezak) se révèle le seul apte à les diriger, il les sauve de la tempête, mais le nazi ment, triche et assassine le marin qui a lu dans son jeu. Les naufragés se révoltent et le tuent.
Nos quatre soldats sont perdus. Herr Hauptmann les sort de sables mouvants, puis du champ de mines. Il prend le contrôle du véhicule, mais ne pourra éviter de s’endormir… Les épreuves partagées rapprochent les adversaires, le capitaine cuisine et partage son eau de vie. Gensac constate : « C'est toi (Ramirez) qui avais raison. À la guerre, on devrait toujours tuer les gens avant de les connaître. » Mon ami Lino en vient à regretter de le livrer à la police militaire… Krüger est le prototype du bon Allemand ! The good german. L’heure est à la réconciliation franco-allemande. De Gaulle et Adenauer l’officialiseront le 8 juillet 1962 dans la cathédrale de Reims.
J’admire Michel Audiard, pourtant je dois admettre que si son inégalable plume transcende les comédies, elle passe moins bien dans les drames réalistes. Nous sommes au milieu du Sahara, à la veille d’El Alamen, le soldat François Gensac : « Mon cher Ludwig, vous connaissez mal les français. Nous avons le complexe de la liberté, ça date de 89. Nous avons égorgé la moitié de l'Europe au nom de ce principe. Depuis que Napoléon a écrasé la Pologne, nous ne supportons pas que quiconque le fasse à notre place. Nous aurions l'impression d'être frustrés. » C’est comme si, alors que les GI s’apprêtent à se jeter sur les plages du Mur de l’Atlantique, un sergent déclame soudain un quatrain d’alexandrins pour souhaiter bonne chance à son escouade. C’est trop, jetterait mon ado de fils.
Un dernier mot sur la fin et l’obus assassin qui élimine 80 % de l’effectif. Les tirs amis représentent de 10 à 15 % des pertes des conflits du XXe siècle, soit pour la seule France 170.000 morts et 400.000 blessés pour la seule Grande guerre ! Putain de guerre.
DVD Classik
Par François Giraud - le 23 août 2012
A bien des égards, Un Taxi pour Tobrouk est un film de scénariste, et surtout de dialoguiste. Plus qu’à Denys de La Patellière, le film doit en effet sa postérité à Michel Audiard qui collabore avec le cinéaste pour la cinquième fois. Pour une œuvre qui se concentre essentiellement sur les temps morts de la guerre, les dialogues se devaient d’avoir une saveur particulière, surtout avec des acteurs de la trempe de Lino Ventura et Charles Aznavour. Mais lorsque les répliques et la manière de raconter une histoire phagocytent la réalisation, le cinéma devient affaire d’écrivains et d’acteurs et non plus de metteurs en scène. De la sorte, Un Taxi pour Tobrouk se veut un film de guerre à la fois réaliste dans la peinture de ses caractères et tragi-comique dans la construction de ses situations vouées à dénoncer l’absurdité d’un tel conflit. Mais en délivrant de la manière la plus démonstrative possible un message anti-guerre, les auteurs dessinent en définitive une carte postale édulcorée de celle-ci.
Un Taxi pour Tobrouk repose sur un scénario squelettique visant à l'efficacité. Après une esquisse rapide des protagonistes, le film est organisé de manière à ce que chaque péripétie serve à éprouver la solidarité entre les soldats, et ce jusqu’à la fin brutale. L’œuvre commence ainsi par une présentation des personnages : ceux-ci défilent les uns après les autres, tandis qu’une voix off les figent d’emblée dans les stéréotypes attendus. On retrouve le médecin juif, l’ancien boxeur bourru, la forte tête taciturne et l’intellectuel en mal d’aventures. Pendant tout le film, les dialogues vont dans le sens de ces stéréotypes : langage argotique et injures à répétition pour la plupart et ton professoral pour Maurice Biraud. Michel Audiard a même écrit les répliques de ce dernier afin de le mettre spécialement en valeur. La seule originalité de cet incipit classique réside dans le fait que l’Allemand soit le premier à entrer en scène. Il apparaît sous un jour fort sympathique, entouré de sa famille, le soir de Noël.
Denys de la Patellière a voulu éviter tous les clichés anti-Allemands véhiculés par le cinéma depuis la Seconde Guerre mondiale, et même avant. Il a pris soin de filmer l’armée nazie à très grande distance, pour se concentrer exclusivement sur Ludwig Von Stegel. De la sorte, sa dénonciation de la guerre prend tout son sens. En effet, les armées sont faites d’individus qui se battent pour défendre leur patrie, mais dont les valeurs personnelles ne sont pas forcément en adéquation avec la barbarie de ceux qui les commandent. L’Allemand se révèle même mieux parler français que les Français eux-mêmes, preuve de leur proximité culturelle. A l’inverse, Michel Audiard, qui a souffert sous l’Occupation, n’a pas cherché à flatter le peuple français : en évoquant le père de François Gensac (Maurice Biraud), il effleure le sujet sensible de la collaboration et de Vichy.
Histoire d’un naufrage dans le désert, Un Taxi pour Tobrouk demeure indissociable de son décor atypique. Le désert apparaît de prime abord comme un espace de division et de mésentente : après l’attaque de l’avion allemand, Charles Aznavour et Maurice Biraud, assis au premier plan, se résignent à ne pas bouger, tandis que Lino Ventura et German Cobos commencent à marcher pour tenter de se sortir de cette situation désespérée. Mais chaque moment de confrontation tourne vite court. Les auteurs ont désamorcé tous les mécanismes du huis clos, chers à Alfred Hitchcock dans Lifeboat, pour verser dans un registre comique consensuel. L’opposition entre Hardy Krüger et ses homologues français se révèle bon enfant. Michel Audiard a même pris le soin d’éviter d’utiliser le mot "nazi", préférant des termes plus joviaux comme "Fritz" ou "Bismarck". Le désert prend alors la forme d’un terrain de jeu d’enfants, surtout lorsque l’Allemand réussit à reprendre le pouvoir : il semble tenir entre ses mains une mitraillette en bois, tant ses intentions paraissent inoffensives. La séquence se clôt sur un pique-nique cordial dans le désert, au cours duquel les protagonistes plaisantent tout en s’interrogeant sur leur présence dans ce conflit. Denys de la Patellière a voulu délivrer une leçon antimilitariste simple avec des personnages simples, bien loin des considérations humanistes de La Grande illusion.
Ainsi, le cinéaste n’exploite que faiblement toute la portée symbolique de son décor naturel qui fait pourtant l’originalité de cette œuvre. Il ne lui octroie que trois fonctions. La première est d’ordre pittoresque : comme bien des films d’aventure français des années cinquante, le désert confère à Un taxi pour Tobrouk une couleur exotique, renforcée par la superbe photographie de Marcel Grignon. La deuxième est d’ordre didactique : le manque d’eau est au cœur des rapports entre les Français et l’Allemand. Le fait de partager avec l’ennemi une denrée aussi précieuse est la marque d’un respect des règles dans un premier temps, puis d’une certaine solidarité dans un second temps. Enfin, le désert ajoute une dimension chrétienne un peu floue à cette histoire. « Les Anges dans nos campagnes », chant de Noël bien connu détourné ici en marche militaire, accompagne les protagonistes vers leur destin tragique de martyr. Pour les scénaristes, leur mort sert en effet à marteler un discours de paix entre les hommes de peuples différents. En même temps, l’absurdité de la guerre se manifeste également lorsque les Français mitraillent le campement allemand, détruisant la radio qui diffusait un extrait du Gloria de La Messe en Si mineur de Jean-Sébastien Bach, oasis de spiritualité germanique dans ce vaste océan de sable.
Le désert est une surface lisse dénuée de toute civilisation. Ce lieu sans cesse déformé par le vent permet de faire table rase et reste le terrain idéal de la mise à nu des caractères. Denys de La Patellière a fait en sorte d'instaurer un rapport de proximité entre le spectateur et les soldats. La caméra se tient ainsi au plus près des protagonistes, alternant les plans moyens, cadrant l’ensemble du groupe et les plans rapprochés, s’arrêtant en détail sur chacun d’eux. Cependant, le scénario trop démonstratif et les dialogues qui ne donnent pas de réelle profondeur aux personnages empêchent d’explorer leur humanité. Le film dépasse rarement le stade de la joute verbale entre acteurs de renom. Plus que dans ses dialogues, c’est dans le moment de silence que Denys de La Patellière arrive à sublimer le parcours tragique de ses héros. Après qu'ils ont commencé à marcher, la fatigue les pousse à s’arrêter : au cours d’un beau plan-séquence, le bruit du vent assourdissant accompagne la chute de leurs corps dans le sable brûlant ; puis la caméra épouse le rythme lent des pas de Lino Ventura, avant de s’élever pour embrasser les quatre naufragés, debout et unis dans un destin commun. C’est également dans ses scènes d’action que le film se révèle efficace, notamment à la fin, lorsqu’ils traversent le champ de mines. Dans ce moment d’extrême tension, les protagonistes se découvrent sous leur jour le plus sincère : la comédie est finie, et la réalité de la guerre les rattrape. Sauvé par l’Allemand, Lino Ventura laisse échapper un simple « Merci », ce à quoi Hardy Krüger par « Non », signifiant la vanité des mots dans cette minute où la vie ne tient plus qu’à un fil.
Si Michel Audiard parvient à recréer l’esprit de camaraderie propre à l’armée en mêlant le drame à la comédie, le film manque néanmoins de chair dans le traitement de son message contestataire. Certes, il contient son lot de scènes symboliques - le médecin juif soignant la main du capitaine nazi -, et de phrases marquantes. Mais les ressorts usés de ce genre de cinéma populaire français grincent bruyamment, car jamais les auteurs et les acteurs de cette œuvre ne nous font oublier qu’il s’agit de cinéma. Ce n’est pas le brigadier Théo Dumas qui mène ses hommes, mais Lino Ventura. Et ce ne sont pas les paroles de soldats de la Seconde Guerre mondiale que l’on entend, mais les répliques signées Michel Audiard. Plus qu’un témoignage sur la guerre, Un Taxi pour Tobrouk reste un document révélateur d’une certaine manière de faire du cinéma dans les années cinquante et soixante, et dont les schémas n’ont pas survécu à l’épreuve de la modernité.
SENS CRITIQUE
Critique publiée par SanFelice le 27 décembre 2013
Je n'aime pas les films de guerre. ça m'ennuie profond, les films de guerre. Mais là, c'est pas pareil.
D'abord, Un taxi pour Tobrouk, c'est une histoire familiale. Mon père adore ce film et m'en a transmis le virus. Depuis tout petit, je baigne dans cette ambiance douce-amère, avec cette musique qui reprend Les Anges dans nos campagnes, version marche militaire. Dès les premières notes et cette introduction qui présente chaque personnage, je suis dans mon élément. Comme si je rentrais chez moi, au chaud.
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Ensuite, Un taxi pour Tobrouk, ce n'est pas vraiment un vrai film de vraie guerre. Oh, bien sûr, on nous parle de Tobrouk et d'El-Alamein, de Rommel et de son Afrikakorps, bien sûr il y a des bombardements et des coups de mitraillettes, des explosions et des fusillades, des chars et des avions dont on ne sait plus vraiment s'ils sont alliés ou ennemis... Mais l'important n'est pas là.
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L'important, c'est que dans un véhicule allemand, on retrouve quatre soldats français et leur "prisonnier" germanique qui font des aller-retours entre Tobrouk et El-Alamein, qui se perdent, qui s'enlisent, qui se font peur, qui boivent, qui font le plein, qui hésitent ou qui prennent des décisions contestables, etc. un taxi pour Tobrouk est un film de personnages. Et ces personnages, on les aime. Pourtant, le scénario ne nous cache pas leurs défauts.
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Mais ils sont beaux, parfois dérisoires, drôles, tragiques, énervants...Les dialogues d'Audiard nous aident beaucoup, sur ce coup-là. Le dialoguiste se fait un peu discret mais réussit à la perfection son travail, avec des citations remarquables :
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"Je crois, docteur, que l'homme de Néanderthal est en train de nous le mettre dans l'os. Deux intellectuels assis vont moins loin qu'une brute qui marche."
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" Mon cher Ludwig, vous connaissez mal les français. Nous avons le complexe de la liberté, ça date de 89. Nous avons égorgé la moitié de l'Europe au nom de ce principe. Depuis que Napoléon a écrasé la Pologne, nous ne supportons pas que quiconque le fasse à notre place. Nous aurions l'impression d'être frustrés."
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" C'est mon papa, moi, que je vais retrouver. Actuellement, il est à Vichy mon cher père. Ah ! c'est un homme qui a la légalité dans le sang. Si les Chinois débarquaient, il se ferait mandarin. Si les nègres prenaient le pouvoir, il se mettrait un os dans le nez. Si les Grecs... oui enfin, passons !"
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Et puis, quels acteurs ! Lino, Aznavour (vous avez remarqué comment, certains acteurs, on a envie de les appeler par leur prénom, comme une impression d'être familiers avec eux...), et surtout Maurice Biraud, pour qui j'ai toujours eu une grande admiration, et qui est ici excellent (une fois de plus) en personnage cynique, revenu de tout et n'attendant plus rien.
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Au total, c'est vraiment un film très sympa, présentant forcément la guerre comme une boucherie mais sans trop en faire, sans insister sur un message à délivrer, simplement en montrant la tentative de survie de cinq personnages en plein désert. Avec un gros paradoxe : dans le paysage désertique ouvert à l'infini, mais toujours identique,le cinéaste parvient à faire un huis-clos.Et nos personnages sont placés sous une menace permanente celle de la guerre bien sûr, mais aussi du climat relativement peu clément dans ce territoire. Un peu comme si on leur donnait le choix entre mourir du fusil ou de la soif.
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La menace guerrière est d'autant plus embêtante qu'elle peut venir de n'importe quel bord : quatre Français et un Allemand dans un véhicule allemand, ça constitue une cible pour tout le monde.La courte durée du film (1h30) permet de maintenir une tension constante. c'est réalisé sans génie inventif mais avec une solide compétence (exactement à l'opposé de cette Nouvelle-Vague qui apparaissait alors, qui voulait tout balayer sur son passage et qui cumulait déjà les conneries). Du très bon cinéma des familles.
Maurice Biraud,Charles Aznavour
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