©-DR-LA BELLE ET LA BĘTE de Jean Cocteau (1946) p25
21/12/2014 17:54 par tellurikwaves
La belle et la bête, ou le conte selon Cocteau
Dans La belle et la bête, Cocteau s'immerge dans l'univers magique et pittoresque du conte de Madame Leprince de Beaumont. Il n'est plus question d'un récit écartelé entre onirisme et réalité comme dans la trilogie des films orphiques, où le mythe antique se marie avec la modernité, où l'espace-temps est dissout. Dans La belle et la bête, les éléments les plus banals du film contribuent à créer un climat féerique. Cocteau, dans ses entretiens avec André Faigneault, soutient qu'il s'est intéressé à ce conte en particulier parce que c'est « un conte de fées sans fées. » Ainsi, dans La belle et la bête de Cocteau, tout réside dans l'association des éléments propres à l'expression cinématographique et à la mise en scène pour créer des moments poétiques. Cocteau affirme à cet effet que la scène où les deux sœurs de Belle se rendent dans la basse-cour et s'assoient dans leurs chaises à porteurs en invectivant les poules et les petits laquais est à ses yeux l'une des plus poétique de tout le film.
Cocteau instaure un climat de réalité merveilleuse dès le début du film. Le spectateur pénètre dans le conte comme la flèche tirée par Avenant atterrit dans la chambre des deux horribles sœurs de Belle. Celles-ci se révèlent rapidement aussi détestables que dans notre imaginaire d'enfant. Nous retrouvons le frère taquin, plein d'affection pour Belle, et Belle, qui est agenouillée, telle une Cendrillon, en train de cirer le parquet - qui veut être brillant comme un miroir pour refléter sa beauté .Vient ensuite Avenant, l'amoureux impétueux qui clame son amour comme tout bon prince charmant. Dès cette première séquence, Cocteau baigne le visage de Josette Day dans une lumière qui lui donne un aspect incandescent, alors que tout autour s'égare dans une semi-pénombre. Un tel usage de la lumière, qui est récurrent dans tout le film, n'est pas sans rappeler les oeuvres de Josef Von Sternberg, qui savait magnifier le visage de Marlene Dietrich en l'inondant d'une lumière presque divine. La ressemblance de Belle, qui porte un voile blanc autour de la tête, avec le tableau de Vermeer intitulé The girl with a pearl earring est alors frappante et rappelle encore une fois la polyvalence de l'artiste Cocteau.
La belle et la bête, à l'instar de toute l'oeuvre de Cocteau d'ailleurs, est inclassable. Le film, à plusieurs égards, rappelle l'expressionnisme allemand. Grâce au clair-obscur des éclairages, au brouillard, aux bruits de tonnerre et à la musique de Georges Auric, Cocteau parvient à créer une atmosphère épaisse et lourde autour du château de la Bête lorsque le père de Belle s'égare dans la forêt. Quand le vieillard pénètre dans le château, cette irréalité de l'atmosphère est amplifiée. Les candélabres sont tenus par des bras humains qui sortent des murs, la lumière vacillante que jettent les chandelles accentue les ombres projetées sur les murs et sur le sol, les statues sont autant de visages humains que l'on a figés et qui exhalent de la fumée par le nez et par la bouche. Étrangement, le sentiment qui en ressort n'en est pas un d'angoisse ni d'inquiétude, mais bien de solitude, d'isolement et de nostalgie. Cette mise en phase de l'atmosphère créée par les décors et les éclairages avec les émotions de la Bête n'est pas sans évoquer l'homogénéité propre aux oeuvres expressionnistes. Rudolf Kurtz affirme à cet égard que « le film expressioniste est le résultat d'une réalisation homogène qui se saisit pareillement de toutes les composantes du film et qui les réorganise selon un but précis. »
Il y a certes une rupture palpable entre l'univers de la Bête et le village où habitent Belle et sa famille. Cette rupture s'opère en partie à la manière des films expressionnistes. Le magnifique, ce cheval blanc appartenant à la Bête, est le passeur entre deux mondes, le château reclus de la Bête et la maison du vieillard. Dans Nosferatu, de Murnau, la figure du passeur est également présente à travers le personnage du cocher qui emmène le jeune courtier au château isolé. Le film, à la manière du cinéma d'horreur gothique, oppose également le diurne et le nocturne, associant la rencontre avec la Bête à l'univers sombre de la nuit, qui signifie par ailleurs le monde intérieur, irrationnel, primitif, l'expression désordonnée des pulsions. Nosferatu ne se réveille-t-il pas la nuit pour combler ses appétits sanglants? Cocteau a par ailleurs tenu à représenter ce côté animal de la Bête, que ce soit en la montrant en train de laper bruyamment l'eau d'un lac ou, dévoilant ses instintcs de prédateur, en lui faisant dresser l'oreille au passage d'un daim.
Le son tient un rôle très important dans La belle et la bête, comme d'ailleurs, dans la majorité des films de Cocteau. La musique, composée par Georges Auric, est cette fois « faite à l'image », mais sans être pléonastique pour autant : « La musique était si belle qu'on eut dit qu'Auric, adversaire de la musique explicative, eût volontairement usé de la méthode des contrastes: choeurs lents sur des actions rapides, etc... » La musique contribue à l'instigation d'un climat de poésie malgré la structure narrative de l'histoire. En accord avec la vision créatrice de Cocteau, elle participe à la singularité de l'oeuvre telle qu'il se la représente et telle qu'il la reproduit au cinéma. L'élaboration des dialogues, qui laissent certes transparaître l'homme de théâtre derrière le cinéaste, constitue sans doute la plus grande rupture d'avec l'oeuvre originale et d'avec les autres adaptations qui en ont été tirées. Cocteau, bien connu pour ses narrations parfois musicales en voix off - pensons à la bouche qui demande « De l'air! » dans Le sang d'un poète - exploite ici les voix qui, incantatoires, deviennent le chant du récit. Lorsque la Belle et la Bête se retrouvent, cette façon qu'ils ont de s'adresser l'un à l'autre - par « Oui, la Belle » et « Oui, la Bête » - suggère d'emblée le rituel et ouvre le récit tant et plus raconté sur une voie encore inexplorée.
Critique publiée par Rodger le 6 avril 2014
les images d'Henri Alekan font de lui un des meilleurs chef opérateur du cinéma français, heureusement on a eu Eugène Schuftan pour Carné et Henri Decaë pour une multitude de films de Chabrol à Louis Malle en passant par Melville et René Clément + qq américains comme Anatole Litvak et Sydney Pollack. C'est pour dire qu'un film n'est beau ou sublime que grace aux techniciens qu'on oublie trop souvent.
Critique publiée par STEINER le 6 décembre 2013
En reprenant ce conte pour enfant, Cocteau n’a pourtant rien abdiqué de sa mythologie personnelle Reprenant son interprète d’élection , Jean Marais,, il se charge lui- même de la mise en scène et contre toute attente, alors que la mode était au réalisme, c’est un triomphe. "Un rêve dormi debout " : c’est la définition que donne Cocteau du cinéma, et c’est ici l’illustration même du film.Avec un minimum de truquage et en puisant adroitement dans le stock en magasin du merveilleux classique (château, forêt, candélabres animés, cheval magique, amour triomphant du sortilège), le cinéaste est parvenu à créer un conte de pure féérie.L’esthétique picturale y joue un rôle déterminant : on est à mi-chemin de Vermeer et de Gustave Doré.Dans cette somptueuse imagerie, le blason du poète a trouvé un écrin à sa mesure.Et si le « vol nuptial » de la fin a quelque chose d’ambigu, de désincarné, la magie de l’image a recouvert les récifs des fantasmes freudiens.Le chef-d'oeuvre de Cocteau.
SENS CRITIQUE
Critique publiée par TotoroM le 12 octobre 2013
Quand tu découvres "La belle et la bête" de Jean Cocteau à l'âge de sept ans, devant la vieille télé en bleu et blanc du salon, sirotant ton Tang dans ton pyjama Cosmocats, forcément t'en reste légèrement perplexe. Si les scènes un poil barbantes du début t'ont permis d'avancer dans la résolution du Mickey Mystère de la semaine, le reste va te laisser avec une impression étrange. Celle d'avoir assisté à quelque chose de... différent, quelque chose de presque contre nature. Tu es intrigué par ses bras sortant des murs, tu es mal à l'aise devant ces visages mouvants incrustés dans la cheminée, tu trouves troublante la ressemblance entre la bête et ton chat Whiskas.
Tu en ferais presque des cauchemars, de toutes ces conneries. Puis viens l'adolescence et franchement, tu préfèrerais rouler un patin au vieux concierge réac du bahut que perdre une heure et demie de ta précieuse vie juvénile que de revoir ce film. L'âge adulte a fait de toi un cinéphile à part entière et tu te dis soudainement que se faire un Cocteau, ça doit forcément aider à culbuter de l'étudiante en cinéma, en grand pervers obsédé que tu es devenu.
Finalement, "La belle et la bête" de Jean Cocteau, c'est Orson Welles qui en parle le mieux, le qualifiant de "ruban de rêves". On ne pourrait mieux résumer ce concentré de poésie et d'imagination, instant de grâce d'un cinéaste poète hors du temps, hors des modes, hors de tout, s'inspirant des toiles de Vermeer et des illustrations de Gustave Doré (la belle ressemble à la jeune fille à la perle et la bête est la parfaite illustration du Chat Botté vu par Doré) afin de donner vie au célèbre conte de Madame Leprince de Beaumont.
Tel un George Méliès, Jean Cocteau innove, expérimente, donnant lieu à des trucages incroyables et à une mise en scène d'une imagination qui force le respect, créant des plans aptes à vous marquer la rétine pendant toute une vie, que ce soit l'atmosphère à la fois merveilleuse et inquiétante d'un vieux château doué de vie, le passage de la gracieuse Josette Day à travers le temps et l'espace, ou encore une bête incroyablement attirante et émouvante, superbement incarnée par Jean Marais. Comme nous le demande Cocteau en début de métrage, il nous faut accepter cette part de naïveté en nous afin d'apprécier pleinement une oeuvre magnifique et intemporelle, superbe livre illustré confectionné dans la même matière que les rêves, dont le gardien sacré a pour nom Jean Cocteau.