©-DR-Jean-Claude Brisseau -Bio /filmo

28/11/2014 15:56 par tellurikwaves

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    28/11/2014 15:56 par tellurikwaves

J.C.B qui a ...euh...pas mal changé depuis

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Cinéclub de Caen

1/ un personnage entier, révolté et controversé

Né le 17 juillet 1944 à Paris. Se décrivant lui-même comme "le fils d'une femme de ménage qui a vécu dans un rêve de cinéma", Jean-Claude Brisseau ne se destine pas de suite à suivre une carrière de réalisateur. Il emprunte les chemins de l'enseignement en étant professeur de français pendant plus de vingt ans dans un collège de la banlieue parisienne, mais ses rêves de cinéma finissent par le rattraper et il mène en parallèle une carrière de cinéaste amateur. Sa rencontre avec le célèbre réalisateur et scénariste Eric Rohmer est déterminante : il travaille peu de temps après à l'INA (Institut national de l'audiovisuel) qui produit en 1978 son premier long métrage : La Vie comme ça, tout d'abord destiné à la télévision.

En 1983, Jean-Claude Brisseau entame sa première collaboration avec l'acteur Bruno Crémer, qu'il dirige dans le drame Un jeu brutal. Il le retrouve en 1988 pour le long métrage De bruit et de fureur, plongée violente dans la vie des banlieues mêlée à une composante surnaturelle, qui lui permet de recevoir un Prix spécial de la jeunesse au Festival de Cannes la même année.

L'une des particularités du cinéaste est d'utiliser des acteurs à l'image publique très forte afin de les détourner sur grand écran:en 1989 il s'emploie à transformer Vanessa Paradis à l'époque vue comme l'innocente interprète de Joe le taxi, en une adolescente psychologi quement fragile et amoureuse sensuelle de son professeur dans le drame Noce blanche. Puis L'Ange noir en 1994 met en scène Sylvie Vartan dans le rôle d'une femme fatale aux secrets diaboliques.

Après six ans d'absence, Jean-Claude Brisseau réalise un film intensement romanesque Les Savates du bon Dieu, qui ne trouve pas son public sans doute à cause du titre énigmatique et d'un renoncement au format scope qui aurait plus facilement mis en valeur le spaysages et l'action dramatique. En 2002, il revient avec Choses secrètes, à un drame dans le milieu des entreprises.


2-un cinéaste "naturaliste" majeur

Dans l'entretien qu'il a accordé aux Cahiers à la sortie de Choses secrètes (décembre 2002, n°574), Brisseau dénigre le naturalisme:

"De bruit et de fureur avait été critiqué pour les scènes d'apparitions surnaturelles. Certaines personnes qui aimaient la partie réaliste du film, décrochaient à ce moment. Moi, je l'ai toujours dit, je n'aurais jamais fait le film si je n'avais pu tourner ces scènes. Je n'avais absolument pas l'intention de faire un film naturaliste sur la banlieue. Dans Céline, je voulais aussi coller des éléments surréalistes pour traiter de phénomènes de contagion de sens."

Le naturalisme évoque probablement pour lui le misérabilisme social, l'apitoiement sur un constat social sans espoir. En sauvegardant le terme surréalisme et en s'appuyant sur les définitions de Gilles Deleuze, on pourra pourtant démontrer que les films de Brisseau relèvent bien du naturalisme. En effet, pour Deleuze :

"Le naturalisme ne s'oppose pas au réalisme, mais au contraire il en accentue les traits en les prolongeant dans un surréalisme particulier. Le naturalisme en littérature, c'est essentiellement Zola : c'est lui qui a l'idée de doubler les milieux réels avec des mondes originaires. Dans chacun de ses livres, il décrit un milieu précis, mais aussi il l'épuise et le rend au monde originaire : c'est de cette source supérieure que vient sa force de description réaliste. Le milieu réel, actuel, est le médium d'un monde qui se définit par un commencement radical, une fin absolue, une ligne de plus grande pente. (…) L'essentiel du naturalisme est dans l'image pulsion.

Les pulsions sont souvent relativement simples, comme la pulsion de faim, les pulsions élémentaires, les pulsions sexuelles ou même la pulsion d'or dans LES RAPACES. Elles sont inséparables des comporte ments pervers qu'elles produisent cannibalisme, sadomasochisme, nécrophilie. (…) L'image naturaliste, l'image pulsion, a deux signes : les symptômes et les fétiches. Les symptômes sont la présence des mondes originaires dans le monde dérivé, et les fétiches, la représentation des morceaux arrachés au monde dérivé." (L'image mouvement, p. 174.)

Le cinéma de Brisseau s'inscrit toujours dans un contexte social assez marqué. Très évident dans ses premiers films, il l'est encore avec la bourgeoisie bordelaise de L'ange noir, les prolétaires sans espoir des Savates du bon Dieu ou de la vie des employés de bureaux dans Choses secrètes. Ce milieu social est donc le monde dérivé dans lequel vont intervenir les forces du monde originaire. Les symptômes, présence des mondes originaires dans le monde dérivé prennent souvent la forme d'images du paradis et de l'enfer.Ces images constituent la structure dramatique du film,sa ligne de plus grande pente vers l'anéantissement.

Noce Blanche propose aussi un paradis terrestre dans ce coteau fleuri surplombant une rivière où Vanessa Paradis (!) d'un délié serpentin du bras appelle Bruno Cremer. L'image finale de la mer figure un fleuve des enfers très convaincant dans lequel Cremer n'a plus qu'à s'exiler, chassé du monde dérivé de l'éducation nationale. De même dans Céline, l'enfer pourrait être cette scène au début du film où une adolescente pleure assise par terre, sous une pluie torrentielle et surtout sous le regard d'écoliers hilares.

Dans L'Ange noir, ce pourrait être la jubilation des policiers devant le cadavre d'Alslanian. Dans Choses secrètes, il s'agit de la vision du père de Sandrine dans une sorte de paradis terrestre plein de fleurs et comme au dessus du monde. Quant aux fétiches se sont les parties du corps des femmes, leur ventre nu, leur chevelure, leur regard de braise, subliment mis en scène. Ces fétiches que les hommes adorent  renvoient aux scènes d'amours collectif de L'Ange noir et de Choses secrètes.

Symptômes des mondes originaires et fétiches présents dans les mondes dérivés sont soulignés par Brisseau dans l'emploi d'une musique volontiers lyrique et des éclairages très élaborés qu'il aime à travailler comme des clichés.Cette révélation  des mondes originaires enfouis que nous nions en restant dans le pur constat social, Brisseau la veut la plus universelle possible et c'est pourquoi elle prend chez lui la forme d'un cliché, image hyper esthétisante d'une réalité simple. Ainsi Brisseau affirme-t-il :

"Ce désir de simplicité m'a même conduit à utiliser des éléments que certains pourront dire "clichés" comme l'ombre sombre dans le couloir, qui représente moins la mort elle-même que l'angoisse de la mort. Ce sont des figures que l'on retrouve partout, ne serait-ce que dans le Septième sceau, qui son très fortes dans l'inconscient collectif. .. Ca me plait de les utiliser parce qu'elles renvoient - à condition de rompre les barrières de défense- à des choses universelles "(CdC n°454, avril 1992 p.17).

 

3-Reveillez-vous, les morts

Abandonnant la vision sociale sans concessions de ses premiers films, Brisseau a développé des métaphores de plus en plus élaborées et violentes qui détacheront de lui une bonne partie de la critique. Télérama notamment acceptait le cheminement tragique de ses personnages lorsqu'il était sous-tendu par des explications sociales psychanalytiques ou mystiques qui le rapprochait alors de Rohmer ou de Bresson. Il n'en va plus de même lorsque ses coups de forces esthétiques révèlent la désespérance des personnages et le tragique de leur existence.

Le constat social et humain de Brisseau peut ainsi souvent paraître extrêmement noir. L'homme et la femme n'ont qu'un destin,celui de la jouissance inassouvie fantasmée plus souvent que vécue et même les pensées vigoureuses de Freud, Nietzsche ou de la philosophie orientale convoquées dans Noce blanche n'arrivent pas à éclaircir le propos. Et pourtant en révélant la vanité des comportements sociaux et l'hypocrisie et solutions sociales pour en appeler aux forces profondes et pulsionnelles qui agitent l'être humain, Brisseau rejoint la démarche des grands cinéastes naturalistes que sont Bunuel (Los Olvidados, Viridiana, Le journal d'une femme de chambre…), Stroheim (Queen Kelly) ou Fassbinder.

Brisseau ne cesse de répéter qu'il y a bien lutte des classes ("je suis marxiste") et lutte avec le mal ("je suis chrétien"… donc le monde originaire existe). Il en fait la preuve dans ses films qui luttent dans tous leurs instants pour maintenir les deux esthétiques, celle du monde dérivé où s'affrontent les classes sociales et celle du monde originaire ou s'affrontent le bien et le mal.

Deleuze analyse les stratégies d'attaque possible du monde originaire et distingue la stratégie d'entropie chez Stroheim, celle de la répétition chez Bunuel (plus optimiste car la répétition donne parfois une chance de salut) et celle du retournement contre soi de Losey. Brisseau nous met en garde contre une autre pulsion, plus moderne, celle du sommeil et de l'engourdissement esthétique et social, qui vise à faire oublier le domaine de la lutte.

 


 

Filmographie Réalisateur
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1975 LA CROISÉE DES CHEMINS
1983 UN JEU BRUTAL
1988 DE BRUIT ET DE FUREUR
1989 NOCE BLANCHE
1992 CÉLINE
1994 L'ANGE NOIR
2000 LES SAVATES DU BON DIEU
2001 CHOSES SECRÈTES
2005 LES ANGES EXTERMINATEURS
2007 À L'AVENTURE
2012 LA FILLE DE NULLE PART (intéressant)
 
Filmographie Scénariste

1975 LA CROISÉE DES CHEMINS de Jean-Claude Brisseau
1983 UN JEU BRUTAL de Jean-Claude Brisseau
1988 DE BRUIT ET DE FUREUR de Jean-Claude Brisseau
1989 NOCE BLANCHE de Jean-Claude Brisseau
1992 CÉLINE de Jean-Claude Brisseau
1994 L'ANGE NOIR de Jean-Claude Brisseau
2000 LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau
2001 CHOSES SECRÈTES de Jean-Claude Brisseau
2005 LES ANGES EXTERMINATEURS de Jean-Claude Brisseau
2007 À L'AVENTURE de Jean-Claude Brisseau
2012 LA FILLE DE NULLE PART de Jean-Claude Brisseau
 
Filmographie Acteur
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1983 UN JEU BRUTAL de Jean-Claude Brisseau
1986 4 AVENTURES DE REINETTE ET MIRABELLE de Eric Rohmer
1994 L'ANGE NOIR de Jean-Claude Brisseau
2001 CHOSES SECRÈTES de Jean-Claude Brisseau
2012 LA FILLE DE NULLE PART de Jean-Claude Brisseau


Bibliographie : Cahiers du Cinéma :

Choses secrètes : juin 2003 (n°580, p.6), octobre 2002 (572 p.52, p.78)
L'Ange noir :novembre 1994 (n°485, p. 18)
Céline : avril 1992 (n°454, p14, entretien p.17)
Noce blanche 425
De bruit et de fureur : 407/8
Un jeu brutal : octobre 1983 (n°352, )
Les ombres : mai 1982 (n°336 p. IX)

 

 

©-DR-LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) fin

28/11/2014 15:37 par tellurikwaves

  • ©-DR-LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) fin

    ©-DR-LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) fin

    28/11/2014 15:37 par tellurikwaves

même scène que la photo précédente
Stanislas Merhar-Fred & Raphaële Godin-Sandrine

©-DR- LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau p12

28/11/2014 15:33 par tellurikwaves

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Coralie Revel : Élodie

©-DR-LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) p11

28/11/2014 15:29 par tellurikwaves

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    28/11/2014 15:29 par tellurikwaves

Cinéclub de Caen (extraits)
sans le résumé qui raconte tout le film

Les savates du bon Dieu, ce sont les laissés-pour-compte, les condamnés au malheur et autres prolétaires résignés auxquels Jean-Claude Brisseau s'intéresse depuis toujours.

L'ouverture vers les mondes originaires passe cette fois par l'amour, mis en scène dès les premiers plans où le jeune mari d'Elodie mari dit, off, son exaltation de savoir son travail terminé : "Je cours vers elle, je cours vers elle" et où cet amour lumineux comme les plans qui l'incarne est scandé par de brefs plans noirs et magnifiée par la musique.

Après la disparition d'Elodie pour Fred, la nature sera d'une beauté artificielle aux couleurs frelatées.D'ailleurs comme le dit Maguette,la région est bourrée de gens riches,des artistes, des gens de cinéma, des socialistes.Les riches y habitent des maisons musées


La littérature ou plutôt l'éducation littéraire tiennent ici une grande place. C'est la lettre de rupture avec les fautes corrigées, la leçon de français et "je ne suis pas un bébé",les poèmes de Prevert :


Me penchant vers toi
Reine des adorées
Je croyais respirer le parfum de ton sang..
( Le balcon, Baudelaire)

Cet amour
Si violent
Si fragile
Si tendre
Si désespéré
Cet amour
Beau comme le jour
Et mauvais comme le temps
Quand le temps est mauvais
Cet amour si vrai
Cet amour si beau
Si heureux
Si joyeux
Et si dérisoire...
(Cet amour dans Paroles de Prévert)


Le poème de Prévert sert d'embrayeur lyrique pendant que se déploie la musique et des flashs sur des scènes de hold-up, de fuite, et du corps d'Elodie. Au monde originaire auxquels appartiennent sans conteste Fred l'innocent, Elodie, princesse du capitalisme et Sandrine, amoureuse sans espoir, vient se joindre pour une fois chez Brisseau une figure lumineuse et légère, celle de Maguette sorte de, prince des mille et une nuit. Indiffèrent aux souffrances de l'amour : "Seul les pauvres ont des malheurs d'amoureux. Les rois ne sont pas abattus parce que leurs femmes ou leur maîtresse les ont abandonnés" ; sorte de Christ porte-parole d'une éducation libérée :

"Mes petits enfants en vérité je vous le dis vous êtes libres allez répandre la bonne nouvelle partout. Faites désormais ce que bon vous semble."

 

©-DR-LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) p10

28/11/2014 14:04 par tellurikwaves

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©-DR-LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) p9

27/11/2014 16:38 par tellurikwaves

  • ©-DR-LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) p9

    ©-DR-LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) p9

    27/11/2014 16:38 par tellurikwaves

cette photo un peu minable ne rend en rien justice au film...
Il y a des plans de paysages dans le Lubéron de toute beauté !

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Interview (Fin)

Objectif Cinéma : Il me semble que vous travaillez comme un cinéaste américain classique où vous mélanger(ez ) les genres, dans la simplicité, sans faire appel ostensiblement au spectateur par des tics que l'on trouve abondamment dans le cinéma aujourd'hui.

Jean-Claude Brisseau :Le public français n'aime pas cela.Et n'a jamais aimé cela comme une bonne partie de la critique d'ailleurs.Ils préfèrent des trucs plus simples,enfin pas plus simples.Le paradoxe ;cela m'ennuie de parler ainsi de moi, est que je recherche la simplicité, sans que cela se voit, que cela paraisse simple mais que la simplicité finale soit perçue comme le gros travail d'élaboration. En plus, je ne peux pas me gourer beaucoup pour une raison simple. Ce sont des films de petits budgets tournés à toute vitesse, enfin tout du moins relativement vite. Trente jours pour De Bruit et de Fureur, en six fois cinq jours et je tournais entre vingt et trente plans en huit heures de travail. J'ai toujours travaillé à ce rythme-là, compte tenu du budget. Cela a ralenti avec Céline.
 
Objectif Cinéma : Combien aviez - vous de budget pour la production ?

Jean-Claude Brisseau : Il faudrait corriger les chiffres et vous constaterez une inflation avec les années. Le Jeu Brutal (1983) a coûté deux millions, De Bruit et de Fureur (1988) quatre millions, Noces Blanches (1989) sept millions, Céline (1992) neuf millions dont une toute une partie n'est pas sur l'écran, L'Ange Noir (1994)quinze millions, cela demandait beaucoup plus de travail à cause de la photographie, et pour le dernier la justice examine les comptes sur une imprécision de trois millions de différences entre vingt et dix-sept millions.

Voilà. Il faut dire qu'il y a des éléments particulièrement spectaculaires, avec notamment le feu dans la cité du jeune Fred (Stanislas Merhar). Il a fallu une semaine complète de tournage pour une scène qui dure trois minutes à l'écran. En outre il y a des choses que je n'ai pas pu tourner pour ce film. Je dois avouer que c'est le tournage le plus difficile que j'ai fais dans ma vie. J'en garde un très mauvais souvenir.

Objectif Cinéma : Que s'est-il passé ?

Jean-Claude Brisseau : Il est vrai que je ne suis pas encore mort. Je préfère ne pas aborder plus encore ce sujet. Revenons aux problèmes formels si vous le voulez bien Mademoiselle.
 
Objectif Cinéma : J'ai découvert votre film Les Savates du Bon Dieu au Festival du Havre, en janvier 2000, où vous le présentiez au public pour la première fois. Je me souviens de votre étonnement devant le silence assez froid de la salle.

Jean-Claude Brisseau : Si j'ai bonne mémoire, il n'y avait pas grand monde et c'était surtout un public de gens de cinéma, des critiques, du CNC, entre autres. Ce sont des gens, la plupart mais pas tous, qui ont l'habitude de tout mettre à distance au sens presque de la névrose obsessionnelle. Je pousse un peu mais il faut dire que les critiques français mettent à distance, mais ce n'est pas seulement les critiques. Je me rappelle une discussion avec le musicien Phillipe Sarde qui me disait "moi dans la musique personne ne me demande de toucher les gens, au contraire on me dit de ne surtout pas mettre d'émotion, la plus loin possible." Le monde cultivé Français, c'est ainsi que je le nomme, a peur des émotions. Le maximum pour eux se situe chez Eric Rohmer, un cinéaste qui procède par allusion, car tout le monde a peur de la mort et de la souffrance. Tout le monde a peur de s'engager dans quelque chose alors on préfère les petits trucs, les petites allusions dans lesquelles on sourira. Je ne fonctionne pas comme cela.

Objectif Cinéma : Une certaine critique vous reproche vos maladresses, l'usage des clichés. On vous taxe de criard, plein de bons sentiments alors que vous témoignez d'une très grande maîtrise, héritière de la peinture, Ingres notamment pour la scène du nu chez Armédia dans L'Ange Noir.

Jean-Claude Brisseau : J'ai filmé moi-même cette scène, avant le tournage, avec moins de filles et j'ai donné au chef-opérateur cette séquence en lui demandant de s'en inspirer. Je procède toujours de cette façon-là. Je fais des essais en vidéo, je regarde si ce la fonctionne ou non et ensuite je fais les séquences.

Objectif Cinéma : Que faites-vous de vos essais ? Vous les gardez comme carnets de notes ?

Jean-Claude Brisseau : Non, je les efface tous.

 

©-DR-LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) p8

27/11/2014 16:29 par tellurikwaves

  •  ©-DR-LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) p8

    ©-DR-LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) p8

    27/11/2014 16:29 par tellurikwaves

©-DR- LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) p7

27/11/2014 16:12 par tellurikwaves

  • ©-DR- LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000)   p7

    ©-DR- LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) p7

    27/11/2014 16:12 par tellurikwaves

Coralie Revel : Élodie

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CELINE
 
Objectif Cinéma : Que s'est-il passé selon vous ?

Jean-Claude Brisseau : Je ne sais vraiment pas ! Je me suis dit que les gens ne voient pas les films ! Mais moi aussi je me suis sûrement trompé quelque part, même si je suis assez fier pour me donner raison (rire gamin du cinéaste). C'est un mystère. Pour le film en question, je voulais une métamorphose de l'environnement social et dans Céline il s'agissait d'une légère métamorphose. Je m'explique : Céline raconte l'attitude de chacun de nous devant les petites misères, une manière de dire la souffrance, la maladie, la mort. Si les gens ont cette interrogation d'une transcendance, d'un Dieu et qu'il n'en existe pas, alors toutes ces souffrances et cette vie en douleur sont vraiment insupportables. Je me suis toujours demandé d'où s'originait cet espoir considérable d'un au delà, est-ce une fiction ou une réalité absolue ?

Céline est aussi un film sur ce qu'est la vie, avec cette acceptation de soi, des autres ce qui me semble le plus difficile dans la vie, car accepter l'autre c'est s'accepter et s'aimer, pas nécessairement au sens narcissique. De fait mon cinéma repose sur une contagion ; ou du moins d'essayer de jouer avec des phénomènes de contagion de sens, tout comme dans la peinture impressionniste. Vous "foutez" une tache bleue et une tache jaune à côté. Vous reculez et vous avez l'impression que c'est vert. Et bien, je me suis dis que je ferai la même chose avec le cinéma. Et parfois d'ailleurs je me suis planté comme dans Céline. Je vous donne un exemple si vous avez bien le film en tête. (NDRL : heureusement pour moi, j'avais revu ce film la veille, j'opine de la tête soulagée). A l'origine, la séquence du pique-nique avait lieu bien après, car je voulais avoir un effet de métamorphose et de contagion d'éléments fantastiques sur du quotidien ; mais cela ne fonctionnait pas ! A partir du moment où on rentrait là-dedans, c'est pas la peine, on ne pouvait plus et j'étais obligé de la déplacer.

Et malgré tout, ce qui m'intéressait ; c'était de voir comment des éléments, disons fantastiques pour employer un mot qui n'est pas le mot exact, pouvaient, par ce système de contagion de sens, avoir une répercussion sur la vie quotidienne. Je ne sais pas si je suis clair ? J'ai fais la même chose dans De Bruit et de Fureur et j'ai essayé dans mon dernier film Les Savates du Bon Dieu, avec les paysages. Ce qui est assez chiant, c'est qu'on n'est jamais sûr du résultat. Un autre exemple, toujours dans Céline.Les gens viennent chez elle pour se faire guérir, ils s'en vont et Lisa (docteur et amie de Céline) regardent derrière la fenêtre leur départ, elle se retourne : il n'y a personne, ensuite elle voit sa copine dans la porte. J'aurais souhaité que les gens se demandent si la copine est vraiment là ou si c'est une apparition. Et je ne suis jamais sûr du résultat. Car en fait, qu'est-ce que je filme d'extraordinaire ?

Une porte vide avec une nénette. Et ce ne sont pas ces plans-là qui vous donnent ce sens particulier, mais ce qui précède. Il aura fallu toutes les séquences précédées avec Isabelle Pasco (Céline) dont on ne sait jamais si elle est là ou pas, qui apparaît et disparaît. Du même coup, dès lors que vous avez cela et que vous le savez, la métamorphose peut avoir lieu sur des moments du quotidien. Et ce n'est pas le hasard. Cela demande un travail de construction en amont ; mais il faut dire qu'au moment de filmer ces scènes, c'est chiant à faire ! Ce type de séquences n'est pas excitant du tout car, il n'y a pas un travail considérable sur le jeu des comédiens ou sur des corps à filmer.

Objectif Cinéma : En voyant vos films avec mon collègue Jean-Sébastien Chauvin, nous pensions à Jacques Tourneur et notamment Vaudou (I Walk With a Zombie 1943) qui joue sur une économie de moyens et une latence de l'indicible, en état d'alerte.

Jean-Claude Brisseau : C'est vrai que j'utilise ce même genre de technique pour donner une impression quasiment invisible avec rien. J'ai cumulé, Mademoiselle, dans ce"putain" de film (le cinéaste s'esclaffe de joie) tous les risques ! Je me rappelle un copain critique, qui avait jeté un œil sur le scénario, m'avoir dit "tu es complètement ravagé de te lancer dans un truc pareil où en vingt minutes tu vas te pomper quelqu'un qui sort de son corps, une guérison de malade, une guérison de paralytique, une lévitation. D'habitude, tu as ce genre de trucs, une fois dans un film d'une heure et demie et toi tu en mets cinq ou six en vingt minutes, tu ne t'en sortiras jamais !". C'est d'ailleurs pour cela que j'étais excité par le sujet. Lorsque j'étais au Festival de Berlin en 1989, les gens sortaient au bout de quelques minutes. Ils s'attendaient peut-être à voir sur grand écran Isabelle Pasco nue comme dans la revue Playboy qui lui consacrait quelques pages. Bon, il n'y a pas que cela, car les critiques du Festival m'ont assassiné ; ils se marraient, c'était des éclats de rire sans arrêt. Je me suis fais assassiner. Sauf un critique Suisse qui ne voyait pas pourquoi tout le monde riait, il était scandalisé, c'était bien le seul.

©-DR-LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) p6

27/11/2014 16:07 par tellurikwaves

  • ©-DR-LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) p6

    ©-DR-LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) p6

    27/11/2014 16:07 par tellurikwaves

Raphaële Godin : Sandrine

dont j'ai beaucoup apprécié la présence,l'émotion...
un jeu subtil très retenu,grande sobriété

©-DR- LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) p5

27/11/2014 13:03 par tellurikwaves

  • ©-DR- LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) p5

    ©-DR- LES SAVATES DU BON DIEU de Jean-Claude Brisseau (2000) p5

    27/11/2014 13:03 par tellurikwaves

Interview (2)

LA MATIERE MEME DU FILM

Objectif Cinéma : Il me semble que cet érotique est le fil rouge de votre filmographie tout comme la richesse des genres, qui très souvent, se mélangent au sein même d'un film, en cela qu'il peut convoquer différents mondes hétérogènes. Votre dernier film Les Savates du Bon Dieu ne cesse de bifurquer ; le burlesque côtoie le film noir lui-même sédimenté par la morale politique, et bien sur l'histoire d'amour quasi libertaire des amants en fuite. J'ai pensé au film de Fritz Lang You only live once avec Henry Fonda et Sylvia Sidney.

Jean-Claude Brisseau : Ce sont les problèmes de construction d'un film qui me passionnent le plus. Premièrement, j'essaye de rompre les schémas attendus, de faire des films autrement sans que le grand public s'en aperçoive. Deuxièmement, je travaille la matière même du film, de manière quasi invisible pour les spectateurs, à la limite de la philosophie. Et dernièrement, mélanger des éléments soit surréalistes ou fantastiques avec presque systématiquement des éléments érotiques et je m'aperçois que très souvent, la plupart des gens ne remarquent pas les thèmes fondamentaux de mes films. Ça me laisse assez perplexe. Par exemple, presque tout le monde voit De Bruit et de Fureur comme un film social réaliste, ce que je refuse absolument.


Objectif Cinéma : J'ai vu votre film à l'adolescence et j'avais été frappée par sa veine sensible et je n'avais pas tout compris. Le revoyant dernièrement, j'ai été saisie par sa dimension d'abstraction assez étonnante dans le cinéma français. Votre film est beaucoup plus désincarné que les autres, il est mental. Il propose un sous monde, une sous lecture, en deçà de ce que le scénario semble montrer, comme si vous vouliez faire ressentir au spectateur quelque chose de secret, d'invisible, et non pas simplement une image sociale de la misère ou de la violence en banlieue. L'enfant du film pourrait le frère de Céline, à la fois là et déjà ailleurs.

Jean-Claude Brisseau : Ce n'est pas un film sur la banlieue, cela n'a rien avoir avec La Haine ! Un des sujets de la plupart de mes films est le contact avec la réalité. C'est ce qui me plaisait bien chez Jean-Luc Godard, car la réalité n'est jamais là. Il y a un jeu entre les deux.

Objectif Cinéma :Ce qui me surprend est le renversement des valeurs, car dans ce film l'élément fanta-stique se situe dans le réel social du garçon alors que les scènes oniriques semblent plus vraies. Un doute s'instaure.

Jean-Claude Brisseau : Le film a été perçu comme réaliste dans la majorité du public. Dans la critique, seulement une fraction des Cahiers du Cinéma avait compris, c'était un moment de rupture, une nouvelle génération arrivait remplaçant les anciens et elle a perçu le film comme social avec des éléments oniriques ratés à la Duvivier. Alors que les anciens, absolument pas ! Ils avaient compris mon film et cela remonte à 1988 quand même.

Le renversement de valeurs que vous notez est ce qui me passionne le plus, car c'est lié à un travail de recherche que j'essaye de faire quasiment dans tous mes films : arriver à métamorphoser des éléments d'ordre contraire, en leur donnant une dimension d'étrangeté et d'onirisme. C'est le centre d'intérêt de mes films, bouleverser les sens. Et ce qui me trouble est que le film a eu un succès, ce que je ne regrette absolument pas, car j'ai eu un coup de bol formidable à ce moment-là, qui repose sur un malentendu : les gens ont vu et aimé un film que je n'ai pas fait !