©-DR-UN REVENANT de Christian Jaque (1946) p16
08/05/2014 16:23 par tellurikwaves
Légendé "Ludmilla Tchérina"...quant à savoir si c'est le bon balais...euh ballet pardon
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Un échec lyonnais ?
Les réactions que nous venons de citer sont plutôt négatives. Le grand absent de notre revue de presse est le plus célèbre des journaux locaux (et le seul des quotidiens encore existant parmi ceux cités) : Le Progrès. Ce journal, s'il consacre un quart de page parsemaine aux sorties cinématographiques, et s'il rend compte de la plupart des films du festival de Cannes pendant le mois de septembre 1946, évite avec une grande application de parler du Revenant.Dans le film,un photographe se jette sur les deux soyeux machiavéliques qui viennent d'être éclaboussés par le scandale de la tentative de suicide, en criant "C'est pour Le Progrès "Or,dans le plan suivant, on voit apparaître les manchettes de quatre journaux locaux (que nous avons cités), mais pas celle du Progrès! Dès le tournage du film, on peut imaginer que la production et le célèbre quotidien ne se sont pas entendus.
En l'absence de plus amples informations, on ne peut que constater le boycott systématique du film aux trois dates de sortie : Cannes 26/27 septembre27, le gala 1er/2 octobre, la sortie lyonnaise 20 novembre 1946. Les autres journaux, à caractère purement politique, comme La Voix du peuple (PCF), Le Démocrate (Parti Radical-Socialiste), Le Maquis, ou La Marseillaise de Lyon, n'évoquent pas le film, et parlent rarement de cinéma. Cela signifie que le «scandale» ne toucha qu'une toute petite fraction du public. La publicité à Lyon ne fut jamais censurée. Un Revenant eu droit aux plus gros «placards publicitaires» dans tous les quotidiens lyonnais (à part Le Progrès). On pouvait lire : «Demain. Tourné à Lyon. ROYAL. Un Revenant. Sélectionné au Festival de Cannes»28. Ou «UN REVENANT. Jouvet. Grand film lyonnais du Festival de Cannes»
L'Écho du soir, ne cache pas sa déception, le lendemain du gala, tout en faisant une belle publicité au film grâce à une grande photo de François Périer et de Ludmilla Tcherina : «Un nombreux public assistait, hier soir, à la première mondiale du Revenant de Christian- Jaque donnée au Royal, en représentation de gala (...) OEuvre non du réalisateur Christian- Jaque, mais, sauf à de rares images, du dialoguiste Henri Jeanson (...), Un Revenant, n'est, au fond, qu'un long bavardage, pour ne pas dire un long "cancanage". (...)On sait, d'ailleurs, que le prétendu esprit du sieur Henri Jeanson n'est que de fiel. (...)Pour nous consoler,quelques vues de Lyon [...]». L'attaque est directe,et se concentre particulièrement sur Jeanson. Il reçoit régulièrement des volées de bois vert, et ce ne sont pas les critiques des Cahiers du cinéma qui accusèrent les premiers ce scénariste d'abuser des bons mots.
L'Écho du soir avait donné un compte rendu très favorable du film lors de sa présentation cannoise, comme si les critiques écrites loin de Lyon et du gala rassemblant la bonne société, appréciaient plus le film. Les différents acteurs sont encensés, et le journaliste conclut :«Ce film est d'une mordante ironie et n'est pas dominé par la Symphonie pastorale» L'Écho du soir donna une critique plus consistante le 22 novembre 1946. Le journaliste anonyme reprend son idée de «cancanage», et insiste sur sa déception. Le critique n'avait sans doute pas lu les articles parus lors de la présentation cannoise,autour du 27 sept qui ne parlaient pas de chef-d'oeuvre !et même les fils de "soyeux" sont plus dégourdis que le jeune premier de ce film[...]. Sacré Jeanson ! Ce n'est pas la peine d'aller au cinéma tous les jours pour écrire de pareilles niaiseries».
Marguerite Moreno : la tante Jeanne
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Pourquoi toutes ces périphrases ? Pour ne blesser ni les lecteurs du journal (la bourgeoisie locale), ni la production du film qui a payé pour faire imprimer une fausse «une» du Tout Lyon, qu'on peut voir dans le film avec trois autres, présentant le suicide manqué d'un des protagonistes. La page est d'ailleurs reproduite en tout petit à côté de l'article. Autant de circonvolutions n'enchantèrent guère ceux qui se sentaient visées, et qui protestèrent (par lettre ? de vive voix ?) auprès du journal qui rectifia de la façon suivante :
«En renvoyant nos lecteurs à notre numéro du 13 octobre nous n'ajouterons qu'une seule remarque:ce film est une satire injustifiée de Lyon. Il froisse profondément tous les Lyonnais qui ont à coeur l'amour de leur cité et nous avons reçu à ce sujet des protestations justifiées auxquelles nous nous associons». Ce tout petit rectificatif permet de prendre parti... longtemps après le gala, et d'éviter de faire une vraie critique du film, visible par le public lyonnais depuis le 27 novembre.
Nous avons retrouvé la trace de ce mystérieux gala. Dès le 13 septembre 1946, soit14 jours avant sa présentation à Cannes, on peut lire dans un des grands quotidiens lyonnais,L'Écho du soir, «Le Ier octobre au cinéma Royal, Première mondiale du Revenant au profitdes Plus Grands Invalides de Guerre». Sur trois colonnes, et avec deux grandes photos du film, on rappelle le tournage de février 1946 : «Nous avions vu François Périer et Ludmilla Tcherina remonter le chemin du Rosaire dans une scène pleine de poésie réalisée sur le coteau de Fourvière (...)». Suivent quelques notations sur le pittoresque et la classe du film...par le même «critique» anonyme qui n'en a pas vu une seule image!.
Un encadré précise :«La location est ouverte dès aujourd'hui à la Fédération Nationale des Plus Grands Invalidesde Guerre, 7 place Antonin-Poncet. Elle se fera ensuite au cinéma Royal».La publicité est ici énorme, vu le peu de place dont disposaient les journaux de 1946 : les quotidiens ne comportaient que quatre pages. Placé en deuxième page, sur près de la moitié de cette page et avec deux grandes photos l'article attire les regards.L'enthousiasme se sentait dès le 19 février 1946, quand, dans le même journal, un article expliquait heure par heure les étapes du tournage et interrogeait Christian-Jaque. Ce dernier semblait alors totalement séduit par la ville.
Réciproquement,le bon souvenir du tournage prédisposait les journalistes locaux à soutenir ce gala...avant d'avoir vu le film. L'hebdomadaire Le Tout-Lyon, avait précisé le parcours de l'équipe technique.«Lorsque Christian-Jaque était venu à Lyon tourner les extérieurs du film Un Revenant, il me disait son désir de réaliser, pour une fois, autre chose qu'une histoire vaguement située à Paris ou sur la Côte d'Azur, mais au contraire de peindre dans sa vie réelle une ville de France précise».Presque tous les journaux avaient évoqué le tournage et se devaient de parler du gala... qui eut bien lieu !
Il faut ajouter une nuance à ce que dit Raymond Chirat car l'association initialement prévue refusa de patronner la soirée,mais fut remplacée par une autre. Le 20 septembre 1946, L'Écho du soir , rappelle, en toutpetit à la fin d'un article sur Cannes, que Un Revenant «sera présenté à Lyon, au Royal, le Ier octobre, en première vision publique mondiale». On ne parle plus de gala, et surtout, le nom de l'oeuvre bienfaitrice est totalement occulté.
Un scandale de gala ?
Les cinéphiles glissent, à propos de ce film, qu'on essaya de le censurer. Il est difficile de trouver une trace écrite de cette idée. Une note dans le catalogue des Restaurations de la Cinémathèque française nous dit : «Le sujet est inspiré d'un fait divers réel de la chronique lyonnaise. On a prétendu que le succès du film fut limité par l'intervention discrète des grands bourgeois concernés». La source de cette supposition peut provenir du seul ouvrage consacré à Christian-Jaque jusqu'au présent recueil, celui de Raymond Chirat : «L'aventure lyonnaise eut sa conclusion lors de la première du film.
Une association de bienfaisance voulut patronner la sortie de Un Revenant. A la veille de la représentation de gala, le président de l'association eut la curiosité de voir le spectacle. En excellent lyonnais, il demeura impassible, voire de glace, mais le déroulement de l'histoire lui avait rappelé certain fait-divers plus ancien et tellement plus horrible. Il reconnut aimablement avoir pris grand plaisir à ce qu'on ressuscitait, mais opposa son veto le plus formel ; la soirée mondaine n'eut jamais lieu».
à droite -Gaby Morlay : Geneviève, femme d'Edmond Gonin et sœur de Jérôme Nizard
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Le texte de Jeanson crée une atmosphère lourde et théâtrale. Christian-Jaque apporte grâce à ses inventions poétiques, un peu de légèreté. Les courants d'air fantomatiques, les vues de Lyon dans le brouillard, et surtout un montage rapide qui projette le spectateur au coeur des coulisses d'un ballet, donnent de l'allégresse au film. Les danseuses évoluent aussi gracieusement dans les escaliers que sur scène. Le cinéaste révèle que l'affolement dans les loges est encore plus touchant que les entrechats devant le public. Souplesse, vitesse, la course entre les loges et la scène est magnifiquement chorégrahiée.
Cette envolée n'équilibre pas complètement la dureté des répliques «anti-soyeux». Comme le remarque Philippe Roger, le film «déterminera pour une large part l'image de Lyon dans le cinéma français d'après-guerre». Cette vision de la «bonne société» locale n'a pas été inventée par Jeanson. Plusieurs romanciers ont décrit les aspects les plus sombres de Lyon. L'un d'entre eux, Henri Béraud s'est directement inspiré de l'affaire Gillet. Philippe Roger compare le livre et le film.
« Le scénariste du film de Christian-Jaque ne pouvait pas ne pas connaître Ciel de suie, le célèbre roman de Béraud publié une douzaine d'années avant la réalisation du Revenant. On y trouve, à la base de l'intrigue le même fait divers qui secoua en profondeur Lyon dans les années vingt (...).Mais les similitudes vont plus loin : comme le roman, le scénario met en scène deux terribles soyeux (...). La vie entière des soyeux est montrée comme une prison sans issue :
"Vingt ans de la même vie, deux fois par jour le même chemin : Bellecour, Le Griffon, le Griffon, Bellecour ! Parfois ils le reprennent au milieu de la nuit. C'est plus fort qu'eux. Et heureux avec ça, les pauvres, comme ces vieux ours des jardins zoologiques, auxquels une piste ronde entre deux cages donne l'illusion de la liberté"».
D'autres éléments prouvent que Jeanson a été «inspiré» par le roman. Philippe Roger explique pourquoi le romancier ne fut pas évoqué par le générique : «Il ne faut pas accuser le scénariste, mais simplement rappeler le contexte historique : on se trouve en pleine épuration - une épuration dont le cinéaste s'est fait le héraut. Or Béraud est encore sous le coup de sa condamnation pour sympathies vichyssoises...».
L'évocation de l'affaire Gillet, même sous une forme onirique, et comique, ne peut échapper aux Lyonnais de 1946. Le reste du film, avec un humour acerbe, attaque les habitudes de certains des bourgeois d'Ainay, vieux quartier des riches familles de la ville. L'avarice, les turpitudes cachées («je te prêterai ma garçonnière» assure Nizard à son fils qu'il veut marier à une fille laide mais riche !), le carcan familial et les habitudes, enferment les personnages dans un destin sans surprise. Geneviève explique à la fin du film :
«Comment ai-je pu croire que tu pourrais m'aimer avec ma dégaine de petite-bourgeoise et tous ces tics que j'ai dû acquérir à mon insu pendant que tu n'étais pas là ! Comment ai-je pu croire que je pouvais lutter contre mon propre fantôme ? Je vais retourner à la maison, c'est ma place. Celle que j'ai choisie... Car je l'ai choisie... Tu avais deviné juste».
Jeanson n'a pas lésiné sur la noirceur, et même Jouvet représente le cynisme et la vengeance tout en froideur et humour noir. Le seul personnage sympathique est celui de la tante Jeanne (Marguerite Moréno), extravagante, rejetant les hypocrisies, et désignant sa famille sous le terme de «cloportes». François Gonin, le jeune homme romantique (François Périer) est naïf. Jean- Jacques sous-entend que ses velléités artistiques ont peu d'avenir. Il lui annonce «oui, oui, vous avez beaucoup de talent... [et en aparté, fermant une porte] comme boy scout».
Une scène dénonce en bloc les soyeux, quand Geneviève croyant pouvoir s'enfuir avec Jean-Jacques, fait ses adieux à la bourgeoisie présente dans la salle. Elle commente :
«Une seconde... le temps de prendre congé de tout ce joli monde... Adieu honorable assistance... Adieu, mon passé... ma vie perdue... mes jours sans fin... Adieu, Monsieur Lanessus... vous avez cent mille francs de rente, pas un sous d'honnêteté...(...) Adieu, Madame Boncornet, je vous laisse à vos bonnes oeuvres et à vos filles repenties... continuez à éplucher les comptes de votre cuisinière... Adieu Scipion Cornelier, cher Jésuite aux trois maîtresses... Adieu Cornélie Sibinnet, punaise de sacristie, aux cuisses légères et aux seins lourds [...] Adieu Mademoiselle Biscail, adieu mauvaise langue [...] Adieu les familles honorablement connues sur la place... Adieu félicités lyonnaises ! ...».
Ludmila Tcherina : Karina, la danseuse étoile de la troupe
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C'est un «revenant» à plus d'un titre ! Jouvet est de retour en France, pour la première fois sur les écrans, après être resté en Amérique du Sud depuis 1940.Pour filmer cette scène clef, racontée par Jean-Jacques sur les lieux mêmes du drame, Christian-Jaque joue avec le titre du film. Le vent soulève les tentures, fait grincer les portes dans la pénombre, comme si un fantôme revenait dans ces lieux. On ne sait plus si l'action est partie en flash back, avec en voix over la narration de Louis Jouvet, ou si, sous l'effet du texte déclamé, le souffle du passé revisitait l'appartement vingt ans plus tard.Pendant tout ce début, le spectateur peut imaginer voir un film fantastique.
Les brumes, les ruelles sombres, la fuite d'un personnage, les visages dissimulés, les fantômes du passé qui activent portes et fenêtres, et surtout la musique d'Arthur Honegger, donnent une ambiance envoûtante. Le fait divers devient vent frais d'hiver, un souffle et un ange qui passent, quand «l'assassiné» évoque le piège monté par ses «amis», qui ne peuvent qu'avouer, en mentant une dernière fois, se rejetant la faute les uns sur les autres. Jean-Jacques, blessé, fut invité à prendre le train et à ne jamais revenir.
Pierre Mérindol, Lyon, le sang et l'encre, Paris, Alain Moreau, 1987.