©-DR- LE TROU de Jacques Becker (1958) p12
14/12/2016 15:54 par tellurikwaves
L'Analyse de CRITIKAT (suite)
Le film a largement bénéficié du concours de José Giovanni. Ce dernier témoigne alors à sa manière des années qui ont suivi la Libération. Bon nombre d’hommes et de femmes ont connu la prison ou l’emprisonnement, pour des motifs honorables, car ils ont été hors-la-loi comme résistants. Mêlé à la Résistance, José Giovanni n’est entré en prison qu’à la Libération à cause d’une sombre affaire, d’argent et de meurtre, qui aboutit à sa condamnation à mort. L’obstination de son père à le faire libérer n’a pas peu compté dans sa survie. Avec les conseils de José Giovanni, le film a sans doute beaucoup gagné en authenticité.
La méticulosité du réalisateur pour chaque détail trouve alors son plein emploi. Car, comme l’écrit Pierre Billard, « la façon de crocheter, desceller ou gratter tel élément de serrure, barreau de fer ou cloison de plâtre prend, pour des candidats à l’évasion enfermés dans une cellule, une importance vitale ». De la sorte, Le Trou témoigne d’un ascétisme de la mise en scène. Dans une approche « naturaliste », Jacques Becker a privilégié les gros plans et les cadrages qui accentuent, avec son étroitesse, l’aspect étouffant de la cellule. Le monde du dehors, celui de la prison et, plus encore, de la Cité des hommes, demeure constamment « hors champ ». Suggéré par la livraison des colis ou les visites aux prisonniers, le « dehors » est à peine entrevu le soir où le tunnel est achevé. Dans ce huis-clos, la trame sonore est volontairement minimaliste. Plutôt que de la musique, Jacques Becker a préféré laisser entendre aux spectateurs le concert des sons assourdis de la prison.
Dans la nuit silencieuse, il a aussi donné à écouter le bruit des « outils » métalliques sur le granit et la pierre. Leur résonance est d’autant plus forte qu’elle ajoute par son étrangeté au risque d’être découvert. Mais ce qui donne plus de force encore au film, c’est l’interprétation des acteurs. Avec Michel Constantin, se trouvent réunis, pour un « jeu » très naturel, des acteurs non professionnels, notamment Jean Kéraudy, ancien détenu qui a participé à de véritables évasions. Cette « vérité » du « jeu » des acteurs contribue grandement au réalisme du film et à la fascination qu’il exerce sur le spectateur. Dans Le Trou, « tout geste, toute parole, toute pensée, toute image est orientée vers la conquête de la liberté » (Pierre Billard).
Le Trou n’est pourtant pas un film ayant pour sujet la prison, ni même un « film d’évasion ». Il est beaucoup plus que tout cela. En 1953, le critique André Bazin avait déjà fait remarquer l’une des caractéristiques majeures du cinéma de Becker. « Il s’agit pour Becker de nous faire croire à ses personnages, de nous les faire aimer, indépendamment des catégories dramatiques qui constituent l’infrastructure habituelle du cinéma comme du théâtre ». Loin de démentir, le réalisateur avait alors confirmé la pertinence de l’observation du critique. « Je n’ai jamais voulu (exprès) traiter un sujet. Jamais et dans aucun de mes films. Les sujets ne m’intéressent pas en tant que sujets. L’histoire (l’anecdote, le conte) m’importe un peu plus, mais ne me passionne nullement... Seuls les personnages de mes histoires (et qui deviendront MES personnages) m’obsèdent vraiment au point d’y penser sans cesse ».
Si Le Trou est donc un film sur cinq détenus qui tentent de s’échapper, il est, au-delà, un film sur l’humanité de cinq hommes en quête de liberté et sur l’Humanité à laquelle ces personnages appartiennent tous. Tendus vers leur dessein, ils vivent, après la solitude, la solidarité et la confiance. L’amitié, peu à peu, naît et grandit aussi.
Catherine Spaak (Le Fanfaron etc...)
L'Analyse de CRITIKAT
L’AVENTURE DE LA FRATERNITÉ, par Philippe Rocher
« Le trou », c’est la prison. L’espace, c’est une cellule de la Santé à Paris. Le projet des détenus qui l’occupent, unis par le hasard, c’est l’évasion, le retour à la liberté. «Le trou », c’est ce qu’ils creusent à partir de leur cellule. Tendus vers leur dessein, ils vivent, après la solitude, la solidarité et la confiance. L’amitié naît et grandit aussi. Comme suspendu, le temps qui est la clef de la réussite, grâce à la patience et l’effort, façonne cet univers d’hommes d’honneur en marge des règles du monde judiciaire. Mais comme dans toute aventure humaine, la liberté a un prix.
« Le trou », c’est la prison. Le film l’explique en ouverture, ce huis-clos carcéral, c’est l’adaptation d’une histoire réelle, celle d’un ancien prisonnier dont José Giovanni a fait la matière d’un roman éponyme. L’espace, c’est donc une cellule de la Santé à Paris. Le projet des détenus qui l’occupent, unis par le hasard, c’est l’évasion, le retour à la liberté. Le Trou raconte la tentative d’évasion de cinq détenus de la prison de la Santé à Paris. « Le trou », c’est aussi ce que creusent à partir de leur cellule des co-détenus si déterminés à s’échapper.
Grâce aux éléments « classiques » du « film d’évasion » – les détenus seront-ils pris ? réussiront-ils à s’échapper ? –, Le Trou entretient continuellement un suspense très efficace. La force du film réside d’abord dans des choix de mise en scène qui servent la description de l’univers carcéral et des différentes étapes du projet d’évasion. Le Trou est un chef-d’œuvre d’entomologie pénitentiaire basé sur un fait réel. Le film est quasiment documentaire et anthropologique par moments, riche en détails de toutes sortes sur le quotidien des prisonniers et sur leurs ruses pour déjouer l’attention de leurs geôliers.
Pour pouvoir s’échapper, il faut creuser un tunnel et cela réclame beaucoup d’efforts car la matière résiste au travail de l’homme. La surveillance des détenus est continuelle, interrompue seulement par la nuit. À tout moment, une décision de l’administration pénitentiaire peut séparer les hommes par un changement de cellule. Le « travail » des hommes risque aussi fréquemment d’être découvert à l’occasion de l’inspection régulière des cellules. De fait, les détenus manquent d’un temps « carcéral » très contrôlé et qui leur échappe.
Pour s’échapper, et revenir au Temps de l’Homme en regagnant l’humanité, ils doivent réapprendre à compter le temps. Merveille d’ingéniosité, la fabrication d’un sablier rudimentaire par l’un des détenus constitue l’astucieux moyen de se réapproprier le temps.
Critique de TVClassik (2)
Allez hop tout le monde, on remballe ses posters de Wentwoth Miller et/ou de Sarah Wayne Callies... Prison Break, c'est bien gentil, mais il n'y a décidément pas photo :cela fait déjà un demi-siècle que Jacques Becker (à la caméra) et José Giovanni (au script) ont signé LE chef-d'oeuvre indépassable d'un genre pourtant fécond.
Modèle de huis-clos pénitentiaire et de film d'évasion, Le Trou emprunte le meilleur du cinéma d'action américain, avec en plus cette inimitable touche de réalisme à la française, façon Becker père. Le scénario, inspiré de la vie de Giovanni est encore plus solide que les murs de La Santé, et décrit avec minutie l'élaboration d'une cavale au travers de scènes époustouflantes qui sont, depuis, autant de passages obligés du cinéma carcéral :
les petits larcins indispensables à l'évasion, l'ennui de la cellule, les rebondissements trépidants, et la peur de se faire prendre. La mise en scène, minutieuse, alterne temps forts et suspension en vol, comme dans une magnifique scène de sous-terrains, climax d'un des plus grands films français qui soit.
Philippe Leroy
Résumé
Le secteur de la détention préventive dans la prison de la Santé en 1947. Accusé de tentative de meurtre sur la personne de sa femme, Claude Gaspard est enfermé dans la cellule n° 6 déjà occupée par Roland, Manu, Monseigneur et Jo. Les quatre amis, qui ont décidé de s'évader, ne voient pas d'un bon ceil l'arrivée d'un nouveau compagnon. Les circonstances les contraignent pourtant à dévoiler leur projet à Gaspard et à s'en faire un complice... Roland, le conducteur de l'opération, a tout prévu :
il perce un trou dans le sol un après-midi en faisant un bruit d'enfer. Personne dans la prison ne se préoccupe d'un bruit de marteau qui ébranle tout le bâtiment ! Toutes les nuits, Roland et ses amis préparent le parcours qui les conduira vers la liberté en perçant un tunnel au travers d'un couloir des égouts de Paris. Un matin, Gaspard est appelé dans le bureau du directeur : sa femme a retiré sa plainte; il va être remis en liberté...
Marc Michel (Belle de jour / Lola )
L'analyse de Tvclassik. (1)
Ultime œuvre de Jacques Becker, Le Trou reste sans conteste l’un des films les plus brillants jamais tournés sur l’univers carcéral. En 1947, un jeune bourgeois accusé d’avoir tué son épouse est placé en détention en attendant son jugement. Il en rencontre dans sa cellule d’autres détenus, criminels de carrière, qui le prennent en sympathie et lui révèlent qu’ils préparent une évasion ; ils creusent en effet un tunnel qui leur permettra de s’échapper dans les égouts. Œuvre de fin de carrière, Le Trou est pourtant un film d’une grande modernité : en adaptant le roman de José Giovanni, lui-même ancien truand condamné à mort, il livre un thriller glacial évoquant Melville – grand admirateur du film – et la Nouvelle Vague – ormis Marc Michel, les détenus sont interprétés par des non-professionnels, Michel Constantin étant encore à l’époque chroniqueur cycliste à L’Equipe.
Franck Suzanne